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Filmer contre la peur

Abderrahmane Sissako

À l'occasion d'une soirée spéciale que lui consacre ARTE, avec le film Timbuktu, suivi d'un portrait documentaire, Abderrahmane Sissako revient sur la genèse et le tournage d'une œuvre qui a décroché sept César en 2015. Paroles fortes d'un cinéaste toujours en colère.



Propos recueillis par Pascal Mouneyres

La vie des gens
"Avec Timbuktu, je voulais me positionner contre cette violence qui se pratique au nom d'une religion. J'ai la conviction que ce n'est pas la religion qui décide de la violence, mais les hommes, parfois manipulés. Quand j'ai commencé à travailler sur le sujet, Timbuktu était occupée par les djihadistes. En tant que Sahélien, j'en étais très affecté, d'autant plus que je ressentais l'approche superficielle des médias comme une injustice. À Timbuktu, les gens humiliés souffraient au quotidien. Mais la presse n'en parlait pas. Les journaux n'évoquent les victimes que lorsqu'elles nous ressemblent. Du coup, il revient à l'artiste d'abolir les distances. Mon choix fut donc, avec Timbuktu, de parler de la vie des gens."

Ces hommes qui nous ressemblent
"Les attentats de ces dernières années, que ce soit en France, à Bamako, au Burkina ou à Beyrouth, sont des actes barbares, mais commis par des hommes qui nous ressemblent. Il faut accepter cette réalité : ils sont capables de s'asseoir à une terrasse et le lendemain de commettre l'innommable. Il ne faut pas les penser autrement. Pour ce film, il était important pour moi de créer une mosaïque de djihadistes que l'on puisse croiser dans la rue sans les remarquer. Il n'y a, par exemple, pas de barbus dans le film : je ne voulais pas rentrer dans un schéma caricatural. Ce n'est pas la longueur de la barbe qui crée l'identité."

Images responsables
"Dans Timbuktu, je ne voulais pas utiliser de forme violente pour évoquer la violence. Pendant le tournage, je réfléchissais tous les jours à la manière de filmer la lapidation du couple non marié. Une scène terrible, pour laquelle je cherchais la bonne distance. Car pour moi, l'image n'est pas quelque chose de banal, c'est une responsabilité. On ne peut pas faire n'importe quoi : il est important qu'il y ait une réflexion, afin de ne pas tomber dans le spectaculaire. J'ai donc réalisé une scène furtive pour m'en éloigner très vite. Et je l'ai croisée au montage avec les images d'un homme qui danse. […] J'ai un rapport très simple avec les vidéos venues de Daech : il ne faut pas les regarder, pas aller les chercher. Ne pas voir, c'est aussi de notre responsabilité."

L'indignation et l'action 
"Quand on apprend l'histoire vraie de ce couple enterré dans un trou puis lapidé, si on est cinéaste, il ne suffit pas de s'indigner, même si l'indignation est un sentiment normal. Au-delà, il faut agir. Et, pour moi, l'action consistait tout simplement à faire un film. […] Tourner est un acte rare sur le continent africain, car très peu de films sont produits. Alors, quand on a la possibilité d'en réaliser un, on est guidé, en tout cas en ce qui me concerne, vers des thématiques à la portée universelle."

La peur mange l'âme 
"Nous vivons dans une société qui a peur. Je pense au film de Fassbinder, Tous les autres s'appellent Ali, dont le titre allemand signifie "La peur mange l'âme". Lorsque la peur remplit ton quotidien, tu ne cherches pas à connaître l'autre, et donc tu ne peux pas l'accepter. Le cinéma peut avoir le pouvoir de changer les consciences et de combattre les idéologies, mais il ne faut pas lui donner cette mission, il ne faut pas d'optimisme exagéré. Un film qui touche, pourtant, par son émotion, peut changer quelqu'un. De toute façon, ceux qui vont au cinéma sont généreux. Ils vont à la rencontre de quelque chose, pour être ensemble, partager les mêmes valeurs."


 

Film d'Abderrahmane Sissako (France/Mauritanie, 2014, 1h31mn, VOSTF) -  Scénario : Abderrahmane Sissako, Kessen Tall - Avec : Ibrahim Ahmed (Kidane), Abel Jafri (Abdelkerim), Fatoumata Diawara (la chanteuse), Hichem Yacoubi (un djihadiste), Ketty Noël (Zabou), Omar Haidara (Amadou), Medhi AG Mohamed (Issan), Layla Walet Mohamed (Toya), Adel Mahmoud Cherif (l'imam) - Image : Sofiane el-Fani - Montage : Nadia Ben Rachid - Musique : Amine Bouhafa - Coproduction : Les Films du Worso, Dune Vision, ARTE France Cinéma, Arches Films, Orange Studio 

Première diffusion :

 
 

La vie paisible des habitants de Tombouctou, occupé par des combattants djihadistes, bascule dans la tragédie. Un drame politique émouvant qui dénonce avec intelligence l'obscurantisme et la violence.


Des combattants djihadistes occupent la petite ville de Timbuktu (Tombouctou), dans le nord du Mali, et y imposent la charia par la terreur. Les plaisirs, comme le football et la musique, sont désormais interdits, et on somme les femmes de se voiler entièrement le corps, mains comprises. Loin de la ville, à l'écart du chaos et de l'oppression qui s'installe, Kidane, un éleveur touareg, continue de vivre paisiblement dans les dunes avec sa femme, sa fille Toya et son petit berger Issan. Mais le jour où il se bat avec Amadou le pêcheur, parce que celui-ci a abattu GPS, sa vache préférée, et qu'il le tue accidentellement, il doit faire face à la justice expéditive des fondamentalistes.

Éclats de réel
Primé à Cannes et couronné par sept César, Timbuktu montre dans ce qu'elles ont de plus concret la réalité et l'absurdité du fondamentalisme que les djihadistes ont imposé en 2012 aux populations du Nord-Mali. Abderrahmane Sissako rend hommage à la résistance des gens ordinaires, notamment des femmes, qui tentent tour à tour de se dresser contre la tyrannie qu'on leur inflige au nom de la religion. Porté par un casting impeccable, composé en partie d'acteurs non professionnels, et par de splendides images, le récit oscille entre éclats de violence et de poésie – comme cette partie de foot sans ballon presque dansée par des enfants qui jouent avec le feu –, moments de comédie et tragédie. Une œuvre politique d'une beauté exceptionnelle.






Lundi 1 Mai 2017





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